La santé des forêts de l’Aube

Sylviculture. Le pôle santé des forêts de la Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf) Grand Est a récemment communiqué le bilan sylvosanitaire 2018. Retour sur les faits marquants et les maladies qui touchent plus précisément l’Aube.

Un frêne à La Vendue-Mignot, au sud de Troyes, touché par la chalarose. © A.T.

Avec des températures supérieures à la normale, une vague de chaleur caniculaire pendant la période estivale, l’année 2018 a été la plus chaude en France depuis le début du XXème siècle. Elle a également été marquée par un déficit de précipitations de juin jusqu’à la fin de l’automne. Une situation qui n’a pas été sans incidence sur la saison de végétation. Durant l’année écoulée, le pôle régional de la santé des forêts de la Draaf Grand Est a ainsi constaté des attaques de scolytes sur les épicéas, des jaunissements et rougissements de houppiers précoces de certains feuillus durant l’été, des rougissements de sapins dans le sud du massif vosgien, une expansion de la processionnaire du chêne dans le Grand Est, de nouveaux dommages causés par le sphaeropsis, ou encore une défoliation importante – mais localisée – par le bombyx disparate dans une chênaie d’Alsace (un phénomène non observé dans la région depuis 25 ans).

Plusieurs essences touchées

Quid des forêts de l’Aube ? Certaines essences ne sont pas épargnées par les phénomènes précités. Commençons par l’exemple du frêne, même si sa présence reste marginale dans le département. Un arbre que l’on retrouve souvent en bordure des villages. Il est touché depuis plusieurs mois par le chalara fraxinea, responsable de la chalarose du frêne. « C’est un champignon originaire d’Asie, qui a certainement été introduit lors d’un import de bois. Il s’étend à une vitesse grand V. Il attaque les feuilles, se développe jusqu’au pétiole puis poursuit sa croissance dans les tiges où il infecte l’écorce et le cambium, les feuilles flétrissent et tombent. Les spores vont également attaquer au niveau des collets causant une nécrose », explique Claude Thirion, responsable de l’unité territoriale de Rumilly-lès-Vaudes à l’Office national des forêts (ONF). Avant de poursuivre : « Les introductions accidentelles entraînent des dégâts rapides car elles ne permettent pas aux processus d’adaptation naturelle de se mettre en place ». Le frêne est recherché pour la fabrication de manches d’outil. Il peut également servir à la production d’une boisson : la frênette. Néanmoins, aucun agriculteur aubois n’aurait vraisemblablement choisi d’en faire.


Les épicéas sont quant à eux touchés par des scolytes. Une problématique qui fait d’ailleurs l’objet d’une attention particulière par les pouvoirs publics. Concrètement, les arbres sont attaqués par des typographes ainsi que des chalcographes (des coléoptères). Des trous de pénétration, des écoulements de résine, des sciures sur l’écorce ou encore des galeries sous l’écorce sont des symptômes de présence. « L’épicéa est une essence de montagne. Avec le Fonds forestier national après-guerre, il en a été planté dans de nombreux endroits, y compris en plaine. Il a donné des produits corrects, notamment du bois trituration pour satisfaire les besoins en pâte à papier. Mais jusqu’à présent, il profitait de l’eau qui permettait de passer la période estivale. Ses racines, visibles à la surface, arrivaient à la récupérer. Ce stress hydrique couplé à une attaque d’insectes se traduit par le rougissement des aiguilles. Quant aux scolytes, ils se sont adaptés au fil de temps. Avant 2018, on comptait deux générations par an. Avec le contexte de chaleur et de canicule, c’est passé à 3 générations », précise encore Claude Thirion. En 2018, le département de la santé des forêts recommandait, afin de lutter contre le typographe, de mettre l’accent sur la détection précoce des arbres colonisés, ainsi que d’exploiter rapidement et extraire ou inactiver les bois colonisés.

Face au dépérissement du chêne

Et puis, il y a également le dépérissement du chêne (pédonculé). Plusieurs facteurs pourraient y contribuer, dont la baisse des volumes hydriques au cours de la saison de végétation. « Il va falloir améliorer l’alimentation des peuplements et avoir une forêt résiliente. Un chêne a besoin de 400 à 500 litres d’eau par jour, lorsque son diamètre a 50 centimètres. L’un des leviers du forestier va être de réduire la concurrence en eau et éclaircir (mettre les arbres à distance NDLR) », souligne Claude Thirion. À noter que l’éclaircissement permet également de limiter l’interception des précipitations à cause d’un couvert trop fermé. Le cas échéant, les feuilles captent l’eau dont une partie s’évapore au détriment de l’alimentation du sol.

Les hautes températures freinent également la croissance des chênes. Au-delà des 35 degrés, un chêne va fermer ses stomates et ne va plus assimiler la photosynthèse. Il va ainsi enclencher un mécanisme actif d’abscission au niveau de ses rameaux (il se sépare de certaines branches). Ce faisant, la pousse annuelle va réduire.

Si le chêne pédonculé a de gros besoins en eau en période estivale, il a également besoin d’un sol riche en minéraux ainsi que de lumière. Laquelle peut être dosée sur des chantiers sylvicoles. C’est par exemple le cas en forêt syndicale de Chaource. « Lors du printemps 2018, il y avait pas mal de semis. Avec la régulation du nombre de sangliers, les glands n’avaient pas tous été mangés », raconte encore le technicien. Mais encore faut-il de la lumière afin qu’ils puissent pousser dans de bonnes conditions et participer à la régénération naturelle des chênes. « Les semis sont entourés de taillis. Nous avons procédé à une coupe partielle de la souille pour obtenir un éclairement relatif de 20%, il faudra cette année intervenir à nouveau et arriver à 50% », poursuit-il. Concrètement, on observe des tâches de lumière sur le sol. Enfin, le chêne peut également être touché par les chenilles processionnaires. Les chauves-souris pour lesquelles le forestier maintient sur pied des arbres à cavités et à fente, ainsi que les mésanges (insensibles aux poils urticants), en sont des prédateurs.

Penser la forêt de demain

Aux Riceys, ce sont environ 70 ha de la forêt communale qui ont dû être coupés voilà quelques mois. Les pins sylvestres étaient en effet touchés par le « sphaeropsis sapinea ». Un champignon endophyte qui ne s’exprime qu’à la faveur d’un stress. Et en l’occurrence la sécheresse. Outre le dessèchement des pousses (qui rougissent par la suite), on peut aussi observer l’infection des cônes, le bleuissement des arbres atteints & des grumes, la mortalité des semis ainsi que le chancre des rameaux et des branches. Alors, quel devenir pour ces parcelles exposées plein sud sur des sols souvent à faible profondeur prospectable par les racines ? Des analyses de sol sont actuellement en cours ; un groupe de travail réunissant l’ONF ainsi que les élus a également été mis en place. L’office national des forêts proposera plusieurs itinéraires possibles. « Notre rôle est de proposer des choses viables, qui tiennent la route. Les sols sont ici superficiels, il ne faut pas que la commune engage des frais importants », explique-t-on.

Autant d’exemples qui montrent que la forêt auboise d’aujourd’hui ne sera point celle de demain. D’après Claude Thirion, l’avenir du hêtre semble lui aussi menacé dans le département après 2050. Le douglas, quant à lui, planté il y a 50 ans, a donné jusque-là « des résultats corrects ». Mais il n’a pas eu à subir des sécheresses de l’ampleur de ces dernières années. Qu’en sera-t-il lors des décennies à venir ?

« Il faut choisir la bonne essence à la bonne station, ce qui nécessite de bien appréhender les facteurs limitants du sol et l’autécologie des essences à défaut de prévoir avec certitude l’évolution du climat localement dans quelques dizaines d’années », rappelle encore Claude Thirion. Là où les pédonculés dépérissent et meurent, l’ONF s’emploie désormais à les remplacer par des chênes sessiles, réputés « plus frugales et plastiques ». Favoriser un peuplement diversifié serait aussi un levier pour l’avenir de nos forêts. En région Grand Est, l’Office national des forêts testera d’ici quelques mois dix nouvelles essences. Lesquelles, originaires pour la plupart du bassin méditerranéen, sont résistantes à des épisodes de sécheresse et de canicule.

Aurélien Tournier